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Début des cours – Saison 2017-2018
30 août 2017
Endo à Paris
21 septembre 2017
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La tôle du toit qui craque en se réchauffant sous l’effet du soleil. C’est l’unique bruit qui effleure la halle des sports d’Estavar, chaque matin, à 9h30. Quelques minutes plus tôt, le brouhaha emplissait ce gymnase transformé en dojo une fois par an, au mois d’août. Quelques minutes plus tard, le frottement des kimonos, les souffles appuyés, la chute des corps, le tourbillon d’une centaine d’aïkidokas en mouvement, animeront à nouveau la salle. Mais pendant ces quelques secondes de temps suspendu, seul le pas du senseï s’avançant sur le tatami est perceptible. Pour la vingt-septième année consécutive, Franck Noël, l’un des maîtres de la discipline les plus respectés en France, vient dispenser son enseignement quatre heures par jour, pendant une semaine, dans ce village des Pyrénées orientales.

Le stage est une institution pour le Kiranbo. Vingt membres ont fait le déplacement en 2017, ce qui en fait le club le plus nombreux à Estavar. Le plus jeune aussi. Le camping l’Enclave, à dix minutes de la halle des sports, a réservé cinq emplacements – toujours les mêmes – pour « les Parisiens ».La veille du stage, en quelques heures, les tentes ont poussé un peu partout. Deux barnums ont été montés pour abriter la cuisine, des fils sont tendus d’un arbre à l’autre, un frigo est apparu, des bassines de vaisselles ont été déchargées, une bâche a été accrochée au dessus de la voiture-chambre du senseï, Richard Lévy. « Comment vous le trouvez, notre camp de gitans ? » se marre-t-il en dirigeant les installations.

A l’Enclave, le domaine éphémère du Kiranbo est à la fois un lieu attirant (pour les aïkidokas fêtards) et redouté (par les voisins campeurs). « Pour ma santé, je voulais attendre quelques jours avant d’approcher, mais j’ai craqué dès le premier soir », soupire un ami du club, dans la nuit de lundi, installé dans son siège en toile avec un verre de rhum arrangé à la main. Tous les soirs, sous la lumière dorée de la lampe au gaz, le barnum devient officieusement le bar du stage d’Estavar. Quiconque pointe son nez est invité à manger et à lever le coude.

Entre les deux séances de pratiques quotidiennes (9h30-11h30, 17h30-19h30), le campement, où flotte une odeur entêtante d’arnica, épluche, lave, découpe, cuit, mange et boit pour 20, parfois 30 ou 40 personnes, dans une surprenante harmonie. Une mésange et un écureuil s’aventurent parfois au-dessus des fils à linge. Dans sa longue blouse de hippie, les mains plongées dans une marinade au yaourt ou occupées à masser la serveuse du café voisin, Richard veille sur cet écosystème sans en avoir l’air. « Cette année encore, on a ajouté une pierre à notre réputation », répète-t-il, satisfait, au lendemain d’une grillade qui a vu défiler des invités des autres clubs et des curieux ameutés par l’odeur de l’agneau.

Au fil des ans, Estavar s’est habitué au spectacle de ces hommes et femmes en kimono qui traversent le village à heure fixe. Seuls les touristes s’étonnent et s’amusent de cette procession de Français, d’Espagnols, de Tchèques, de Suédois, d’Allemands, tout en blanc, qui s’écoule vers le dojo à pied, en vélo, en voiture. « On dirait une secte, dit un habitant en regardant passer le flux derrière son mur en pierre. Mais le gourou doit être rigolo, parce qu’ils ont tous le sourire. »

Aucun des pratiquants n’aurait pourtant l’idée de qualifier le « gourou » de « rigolo ». Sur le tatami, les sourires sont plus rares, les regards concentrés. Le ton des cours est martial – sans être tyrannique. Les paroles sèches et les gestes précis de Franck Noël infusent dans l’assemblée. Certains prennent des notes dès la sortie du cours. Au-delà de son enseignement, comme dans tout stage, les séances sont l’occasion de travailler avec des inconnus. Une confrontation de styles et de personnalités censée enrichir la pratique, mais qui ne va pas toujours de soi : quelques gradés rechignent de façon ostensible à « gâcher » leur cours en travaillant avec les débutants.

« On comprend bien la logique de cette démarche [choisir plutôt un partenaire ayant un niveau semblable au sien] qui est issue du désir légitime de perfectionnement et d’exaltation: favoriser la réussite, la gratification et le plaisir, plaisir de se reconnaître et d’être reconnu; à coup sûr sort-on de cette pratique avec une impression positive qui, outre qu’elle vaut par elle-même, est aussi source de bien des progrès », écrit Franck Noël dans Fragments de dialogue à deux inconnues (1996). Le maître met pourtant en garde contre ce « culte de la satisfaction immédiate » :  « Il ne faudrait pas que l’aïkidoka, dans une espèce d’onanisme narcissique, ne sache que s’obstiner à se conforter dans ce qu’il est par la fréquentation exclusive de ses doubles, car il est bien clair que le choix de partenaires limité à ceux qui lui ressemble ne le prépare guère à la rencontre avec la véritable altérité. Il doit savoir que le miroir déformant, renvoyant une caricature et non une image idéale, est parfois bien plus révélateur de sa nature profonde. » 

Au-delà de l’aspect technique de l’enseignement de Franck Noël, cet échange avec « l’autre » n’est-il pas une des clés du stage? Dans les vapeurs de mirabelle d’un chalet de Lorrains, plongée dans un torrent de montagne, serrée sous l’auvent qui l’abrite de l’orage, sous les voûtes d’un copieux restaurant espagnol, à la terrasse du café de l’Enclave, « l’équipe de Richard », comme la désignent les anciens, poursuit cette quête d’altérité – à l’intérieur comme à l’extérieur du club. Le Kiranbo en a même fait un de ses traits distinctifs, et « Estavar 2017 » vient de le renforcer.

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